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Chiapas, dans la douleur

Ce devait être l’un des points forts de notre voyage au Mexique : culturellement comme géographiquement, le Chiapas promettait beaucoup. Mais ses montagnes mettront au grand jour certaines failles au sein de notre équipage.

Après onze heures de bus, principalement de nuit, nous débarquons à San Cristóbal de Las Casas, un peu déboussolés. Nous qui hier étions sur la plage dans une chaleur étouffante, nous sommes parachutés au cœur des montagnes où l’air est frais, à près de 2 000 m d’altitude. À force de voyager en vélo, nous n’avons plus l’habitude de si brusques changements en si peu de temps mais sommes plutôt habitués à des évolutions progressives, en douceur. Petit choc, qui heureusement passera assez vite.

Zapatistas et compagnie

Nous voici donc au cœur du Chiapas. Dans l’imaginaire collectif, le Chiapas se résume souvent à trois symboles : les montagnes, la forte culture indigène et surtout le mouvement Zapatista et son Sous-Commandant Marcos, rendus mondialement célèbres pour s’être rebellés contre le gouvernement en 1994. Ici à San Cristóbal, c’est ce dernier symbole qui semble attirer les foules. Un peu comme à Cuba avec la légende du Che, beaucoup de jeunes gringos pour qui la révolution (quelle qu’elle soit) n’est pas morte, qu’un autre monde est possible, s’installent ici quelque temps, s’habillent comme les indigènes et rêvent d’un monde meilleur. Nous devons être trop vieux (déjà ?) pour embarquer dans le rêve, d’autant que la révolution Zapatista, si juste fût-elle, a perdu pas mal de souffle et s’est beaucoup diluée ces dernières années. Mais le mythe perdure, récupéré par les jeunes occidentaux aux poches bien remplies dont la présence dénature quelque peu le caractère de la ville. Au grand plaisir, toutefois, des commerçants de la ville qui profitent beaucoup, juste retour des choses, de cette manne rentable.

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Reste que San Cristóbal compte d’autres attraits qui font de cette ville l’un de nos coups de cœur mexicains. D’abord, sa taille modeste, où tout se fait à pied, ses petites rues pavées tranquilles et ses bâtiments coloniaux colorés aux toits de tuiles.

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Cette ville dégage aussi un caractère rustique. Tout est plus rugueux ici : pas d’église aux décorations opulentes, mais à la place des plafonds de bois et un dépouillement qui ne cache pas le manque de ressources – voire d’intérêt – pour préserver ces symboles religieux.

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Il y a surtout, pour qui veut se retrouver au cœur de la vie locale, au nord du quartier touristique, le marché artisanal et alimentaire, qui est l’un des plus authentiques et colorés que nous ayons arpentés au Mexique. Pas de touristes ici, que des Mexicains. Et parmi ceux-ci, une immense majorité de Tzotzils. Ce sont eux qui font de San Cristóbal et sa région un endroit pour nous inoubliable.

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Un autre monde

Comme Oaxaca, le Chiapas est une région où la population indigène est la plus présente. Sauf qu’ici le sentiment identitaire est nettement plus fort. C’est un peuple fier qui vit ici. Fier de ses racines, de ses traditions. Ici ils sont partout, mais songez-y à deux fois avant de les prendre en photo dans l’habillement traditionnel en poils de chèvre, au risque de vous le faire dire sèchement, voire physiquement. Pour moi qui déjà ne suis pas à l’aise à prendre des gens en photos à froid (comme nous, ils ne sont pas des attractions de foire), autant dire que les photos sont rares. Restent les souvenirs, aux mille couleurs.

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Mais notre choc a lieu à Chamoula, un village Tzotzil à quinze kilomètres de San Cristóbal que nous visitons et où nous nous retrouvons littéralement projetés dans un autre monde : le village au complet est habillé de façon traditionnelle, d’autant plus que lorsque nous arrivons il semble y avoir une cérémonie religieuse importante, teintée de coutumes locales où la bière coule à flot. Nous restons sans voix et avec un sentiment d’être privilégiés d’assister à une telle cérémonie. Bien sûr, étant les seuls blancs à la ronde, difficile de passer inaperçus, mais nous réussissons tant bien que mal à nous faire oublier. Un peu…

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L’impasse

Nous quittons San Cristóbal après deux jours, prêts à traverser la Sierra du Chiapas pour rejoindre Palenque, 250 km au Nord. Ce sont les dernières montagnes que nous traverserons avant un bon bout de temps. Et si elles promettent d’être magnifiques, elles s’avèreront être extrêmement difficiles. Pas tant physiquement, mais mentalement. Car Emma fait un blocage. Radical. Elle qui roule à présent toute seule depuis deux mois et qui a déjà couvert plus de 1 000 km, ne veut plus avancer et se met à pleurer au moindre faux-plat ascendant. Malgré nos propositions de s’arrêter autant de fois que nécessaire, de marcher les côtes, rien à faire. Dans un environnement à couper le souffle, relégué au second plan, les esprits s’échauffent, les mots dépassent rapidement les pensées.

Il fallait s’y attendre, sans doute. Avons-nous trop poussé notre choupette à vélo ces dernières semaines ? Avons-nous vu trop grand ? Le voyage est-il compromis ? Devrons-nous modifier quelque chose, à commencer par son vélo, probablement trop petit désormais ? Les questions se bousculent et amènent leur lot d’hypothèses, les discussions se multiplient le soir venu. Mais avant de prendre quelque décision que ce soit, il faut d’abord laisser passer l’orage, trouver des compromis, faire sa part. Chacun d’entre nous. Parce que nous sommes tous les trois responsables de cette situation. C’est dans la hantise et la douleur de chaque nouvelle montée (et elles seront nombreuses) que nous traversons ces montagnes, avec juste une hâte : en finir et sortir de la Sierra. Pas facile.

Qu’elles sont belles, pourtant, ces montagnes de nuages. Malheureusement, dans l’ambiance délétère du moment, l’envie de sortir l’appareil photo se fait rare, et je ne prends que trop peu de clichés, qui peinent à rendre la diversité et la beauté des paysages traversés.

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Elles sont habitées aussi ces montagnes, parsemées de petits villages isolés mais si accueillants. C’est d’ailleurs ici et non à San Cristóbal que les Zapatistas ont encore leurs appuis les plus fervents. En traversant ces hameaux, ce sont autant de moments inoubliables qui compensent un peu notre moral bas et pluvieux. Comme ces enfants aux sourires jusqu’aux oreilles, courant pieds nus à nos côtés durant quelques dizaines de mètres, ou encore ces péages improvisés, où une cordelette tendue en travers de la route nous impose de nous arrêter pour donner quelques pesos pour la Vierge de Guadalupe du village.

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Que d’eau !

Alors que nous approchons de Palenque et descendons en altitude, il y a aussi ces chutes d’eau, magiques, au beau milieu de la jungle, qui contribuent à nous rendre le sourire malgré les côtes encore présentes.

D’abord les chutes Agua Azul, où nous resterons une journée et bivouaquons sur place. Ces chutes, aux eaux d’ordinaire d’un bleu turquoise, sont plutôt brunes en cette saison des pluies, mais ne perdent en rien, à nos yeux, de leur majesté. Sur de nombreux niveaux étalés sur plusieurs centaines de mètres, elles se déploient tout en largeur de la rivière, au milieu d’une végétation dense et tropicale.

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Quelques dizaines de kilomètre plus loin, nous découvrons ensuite, ahuris, la magnifique chute Misol-Há, comme sortie tout droit d’un vieux film de Tarzan. Dans son écrin luxuriant, elle se jette dans un bassin dans lequel Cécile et Emma ne peuvent résister à l’envie de se baigner. Quant à la caverne permettant de passer derrière la chute, elle est féerique. La nature fait tellement bien les choses.

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L’empire de Pakal

Au bout de cinq jours, nous arrivons finalement à Palenque. Nous avons un peu de mal à y croire et pourtant : les montagnes sont enfin derrière, la grande plaine brumeuse du Tabasco s’étend loin devant et déjà, le moral prend du mieux. Et qu’importe si nous retrouvons la moiteur étouffante : les côtes sont finies !

Dernière étape de notre traversée du Chiapas, Palenque est aussi notre première rencontre avec l’univers Maya, alors que nous découvrons la cité qui a dominé la région et atteint son apogée sous le règne de l’empereur Pakal, vers l’an 600. Ici les temples et les tombeaux font preuve d’une richesse architecturale et d’une minutie dans les détails stupéfiantes. Et son emplacement en pleine jungle, au milieu d’une forêt exubérante habitée de singes hurleurs, ne fait qu’ajouter à son charme. Et dire que seulement un dixième de la ville a été mis à jour… Que de trésors restent encore à découvrir !

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Nous avons, en outre, le plaisir de pouvoir découvrir ce site en toute tranquillité, comme d’ailleurs la plupart des lieux que nous visitons depuis notre retour au Mexique il y a deux mois. Saison creuse et pluvieuse obligent ces mois-ci, les touristes ne sont pas légions, et c’est tant mieux, alors que les pluies, certes quotidiennes, ne tombent qu’en fin de journée. Oui, il fait chaud et humide, mais quelle joie de ne pas se retrouver dans la foule. Tant mieux !

Cap Nord

Nous quittons Palenque le lendemain et mettons le cap vers le Nord, direction le Yucatan. Nous avons beaucoup hésité à faire ce détour de plusieurs centaines de kilomètres, alors que le Guatemala se trouve à moins de 200 km d’ici. Mais tant de gens nous ont vanté les trésors archéologiques et naturels de cette péninsule que nous avons finalement décidé d’aller y faire un tour. D’autant que, côté relief, ce qui nous attend est tout ce qu’il y a de plus plat. Après les derniers jours, autant dire que c’est une bénédiction ! Oui, il fera chaud et humide, mais peu importe, nous nous adapterons. Pour l’instant, Emma a retrouvé le sourire et nous aussi, c’est l’essentiel.

C’est donc le cœur léger que nous enfourchons nos montures et quittons le Chiapas. Soyons francs : nous avons un petit goût d’inachevé en bouche, de ne pas avoir profité pleinement de toutes ses richesses. Mais l’essentiel est que notre équipe reste soudée et motivée malgré les épreuves et les orages que ce voyage nous fait parfois traverser. Et au départ de Palenque, cela semble de nouveau être le cas. Les prochains jours nous diront si notre bonne humeur et notre complicité sont de retour pour durer, ou pas. Prochain arrêt : Campeche, dans le golfe du Mexique !

7 avis sur « Chiapas, dans la douleur »

  1. Ouaou que tout ça a l’air beau, les temples dans la jungle moi ça me fait rêver…
    Quant à vos expériences chapeau pour votre franchise et votre ouverture d’esprit, je crois qu’Emma a de la chance de vivre de tels moments avec vous. Nul doute que de beaux moments vous attendent encore. Bizzzzzzz

  2. Merci pour votre partage d’expérience toujours très enrichissant. De mon côté, je vous souhaite encore et toujours une bonne continuation et beaucoup de courage dans les meilleurs moments comme dans les moins bons. Restez soudés 😉

  3. Alors ma puce, un petit coup de mou ..ça arrive à tout le monde ma cherie…
    tu as deja fait beaucoup de kilometres sur ton vélo.. C ‘est genial .

    Je parle souvent de toi à mes petits amis , ils ont tous hates de te rencontrer ….
    ils te trouvent extraordinaire, tu es leur heros ….
    Allez ma Princesse….tu es la plus forte…

    Gros de bisous de ta grande cousine Nanie
    Ah oui ,Tatie t’envoie pleins de bisous aussi

  4. L’adversité la plus grande est souvent intérieure. D’abord un bravo bien mérité pour autant de défis relevés avec brio. Les montagnes sont magnifiques, les villages jouissifs, le dépaysement au rendez-vous, on est dans le National Géographic, mais en version familiale.

    Ce qui nous fait agir dans la vie, c’est le motif. Pourquoi je fais ceci ou cela. Lorsque l’on a du plaisir à relever des défis, tout est relativement facile. Lorsque l’on peine à relever des défis, c’est déjà plus difficile. Le défi d’Emma serait bien différent du vôtre, adultes, pour qui peiner est en bonne partie compensé par le sentiment d’accomplissement. Alors que pour Emma, cette notion n’existe que très peu : elle se dépasse pour vous et pour continuer à faire partie de votre rêve. Qu’elle tente d’intégrer au mieux à son univers d’enfant. Comme les enfants sont dans l’immanence et non dans la transcendance, ils vivent au premier degré les choses que nous sublimons.

    Alors je vous donne un avis qui vaut le papier sur lequel je l’écris… Si Emma avait la perspective de changer son vélo pour un léger. Trois plateaux et si léger que la seule perspective de l’enfourcher lui donnerait des ailes…

    Bonne élévation physique et spirituelle les amis. C’est que vous contribuez à chaque tour de pédalier à me faire transcender mon petit confort qui devient, en fin de saison estivale, lourd à porter. Puisqu’après tant de stimulations agréables sur les routes à vélo et à moto, se présente le creux de l’automne. Du changement des saisons.

    En post scriptum, j’ajouterais que lorsque j’hésite entre partir faire une journée sur mon vélo de montagne ou sur le léger, je vois que je cherche à m’amuser davantage qu’à peiner. On dit qu’en vieillissant, les humains retournent en enfance. Et cherchent davantage le plaisir dans l’instant. Plutôt que le renoncement dans la performance. Enfin, beaucoup à mâcher ici. Pour moi en tout les cas. Bonne continuation. Et merci encore pour l’inspiration.

    • Merci pour ces bons mots, Paul. Tu ne crois pas si bien dire, alors que ta suggestion risque bien de se réaliser sous peu: croisons les doigts, mais Emma devrait avoir un nouveau bolide, plus grand, avec plus de vitesses, donc plus rapide, sous peu !

  5. Je suis votre périple avec une certaine admiration. J’ai beau savoir qu’il suffit de s’y mettre, votre Emma nous donne envie de tester (d’ici quelques temps) le même genre de périple.
    Et félicitation pour réussir à transcrire les bas de votre périple avec tant de justesse. C’est quelque chose que je fais difficilement sur mon propre blog alors que je n’aime pas l’idée de donner l’image dans voyage parfait, dans la joie et le bonheur constant.

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