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La vallée enchantée

Depuis le temps que nous en rêvions, nous y voici enfin, aux portes du parc de Yosemite, la Mecque des grimpeurs du monde entier. Et le parc ne nous décevra pas. L’émotion est au rendez-vous.

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Interminable journée

Pour nous y rendre, toutefois, il nous reste un obstacle – majeur – à franchir : le col Tioga, 3014 m, porte d’entrée Est du parc. S’il est jusqu’à ce jour le point le plus élevé que nous ayons à franchir au cours de notre voyage, son ascension reste toutefois accessible et nous ne nous en faisons pas trop. Sauf que… la saison est déjà bien avancée, à tel point que la majorité des campings du parc sont déjà fermés, y compris ceux de Tuolumne Meadows, auxquels nous pensions nous arrêter. En clair ? Cela veut dire que, de là où nous sommes, à Irvine Landing, nous devrons donc rejoindre directement la vallée du Yosemite, distante de quelque 130 km, de l’autre côté du col Tioga. Mais vous savez quoi ? Ça ne nous tente pas vraiment de le grimper, ce col. Et si nous faisions du pouce pour nous y rendre ? Nous l’avons bien fait pour rejoindre Las Vegas, alors pourquoi changer une recette qui marche ? Soyons fous. Nous nous plaçons à la sortie du village, sur la route du parc, Emma avec un beau panneau « YOSEMITE » dans les bras, et attendons. Mais cette fois-ci, ça ne marche pas. Pas du tout. Tous les pick-ups que nous croisons reviennent du parc, mais aucun n’y va. Après près de trois heures d’attente, nous devons nous rendre à l’évidence : on va devoir le franchir à vélo, ce col Tioga. La journée de demain s’annonce très, très longue…

En selle dès 7 h 30, les doigts et orteils engourdis par le froid, nous entamons notre journée, qui commence d’emblée par l’ascension du col Tioga, raide, sinueuse et venteuse à souhait. Parfait pour se réchauffer ! Mais nous savons qu’une fois au sommet, le plus dur sera fait. Quatre heures et quelques encouragements d’automobilistes plus tard, nous arrivons enfin au col et voyons la guérite des rangers, porte d’entrée du parc. L’émotion nous étreint. Oui, nous sommes au sommet, mais surtout nous sommes enfin au Yosemite ! Depuis tant d’années que nous en rêvions, nous qui pensions ces dernières semaines devoir faire une croix dessus à cause des parcs fermés puis des chutes de neige, nous y sommes enfin. Les yeux embués, nous entrons dans le parc puis avalons la descente en chantant à tue-tête avant d’arriver dans les vallées alpines de Tuolumne Meadows juste à temps pour le lunch. Nous ne nous y attardons pas, il reste encore 80 km à couvrir, que nous pensons en descente. C’est vrai, mais seulement pour les 30 derniers kilomètres. Avant nous enchaînons montées, descentes, remontées… qui n’en finissent plus de finir et nous usent. Ce n’était pas au programme, ça ! Mais il faut continuer et pousser si l’on veut espérer arriver dans la vallée avant la nuit. Et les paysages grandioses nous aident, en particulier la très belle vallée de Tuolumne.

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Emma, dans tout ça, garde la forme et chante même en fin de journée : « Si tu aimes le vélo, tape des mains » ! Enfin, vers 18 h nous entrons dans la vallée, qui se dévoile soudain au détour d’un virage où nous découvrons El Capitan, Half Dome et les autres parois mythiques qui la cernent. Re-larmes d’émotion… Nous avons juste le temps de nous arrêter une fois de plus pour quelques photos avant d’arriver dans la nuit dans la vallée. Nous sommes passés, nous avons réussi et sommes arrivés au Paradis. Alléluia.

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Terre de légende(s)

Le parc de Yosemite est emblématique à plus d’un titre. C’est le second parc naturel au monde à avoir été créé (après Yellowstone), en 1890, grâce aux efforts répétés du naturaliste John Muir qui considérait cet endroit unique, à juste titre, pour l’avoir arpenté et en avoir vanté les joyaux à maintes reprises durant de nombreuses années, au sein du Club Sierra qu’il a fondé. Rares en effet sont les endroits avec autant de diversité et de paysages si marquants que le Yosemite : ses immenses parois de granit, ses cascades, ses prairies, ses immenses forêts de séquoias géants, ses lacs alpins cristallins, ses rivières et par-dessus tout sa faune riche font de ce lieu un pur enchantement. Parmi les nombreux artistes à avoir été inspirés par le parc, Ansel Adams est sans doute celui qui a contribué le plus à rendre ces paysages mémorables par ses photos inoubliables.

Si le parc attire des millions de visiteurs chaque année, il a su préserver son intégrité et son authenticité, en particulier dans la vallée au creux de laquelle se niche un vrai village, avec son école, son bureau de poste, son église. Il y a de la vie ici, et nous aimons beaucoup cela. Autre avantage : la vallée est desservie par un réseau de bus à l’année longue, nous permettant de nous rendre partout sans nous servir de nos vélos. Très appréciable.

Là où tout a commencé

Mais le parc de Yosemite est surtout, à nos yeux, là où l’escalade moderne est née, tout simplement. C’est ici qu’au cours des années cinquante et soixante des légendes du nom de John Salathé, Warren Harding, Yvon Chouinard, Royal Robbins, puis plus tard Jim Bridwell, Ron Kauk, Lynn Hill et tant d’autres ont tout simplement établi les bases de l’escalade que nous pratiquons encore aujourd’hui. Par leurs inventions, leur hardiesse et leur folie, ils ont ouvert la voie à tant d’autres en prouvant que ces parois granitiques vertigineuses de près de 1 000 m pouvaient être grimpées, les unes après les autres, dans un style de plus en plus propre et efficace. Grâce à eux, l’escalade a trouvé ses lettres de noblesse en devenant une discipline à part entière avec ses méthodes et son matériel spécifique, et non plus juste sous-catégorie de l’alpinisme. Aujourd’hui encore c’est ici que les limites de l’escalade sont encore et toujours repoussées, entre autres par des grimpeurs comme Alex Honnold ou Tommy Caldwell que nous avons croisés, le premier qui enchaîne les voies les plus dures en solo, et le second qui depuis quatre ans tente chaque automne d’enchaîner en libre Dawn Wall, qui serait le Big Wall le plus dur du monde. D’ailleurs, pouvez-vous repérer son portaledge (tente suspendue) sur cette photo ? (PS. Il y a aussi deux autres cordées dans le Nose, l’arête de la paroi…)

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Au cœur de cette révolution : le Camp 4, un camping sommaire dans la vallée où depuis près de cinquante ans des grimpeurs du monde entier viennent passer quelques jours ou quelques semaines, en vue de grimper à leur tour l’une des voies mythiques de l’endroit, le Nose en tête. Jamais jusqu’à ce jour nous n’aurons autant ressenti un si puissant esprit de grimpe dans un même endroit et un tel niveau d’expertise général. Ici vous ne verrez pas de grimpeurs débutants, ou si peu. Le Yosemite n’est pas l’endroit pour apprendre l’escalade. Les grimpeurs viennent ici pour passer plusieurs jours en paroi, mais aussi pour trouver des partenaires de leur calibre, quel que soit leur pays d’origine.

Nous nous trouvons terriblement bien ici, parmi les nôtres et sentons une vraie osmose entre nous, peu importe le niveau. Il n’y a pas ici d’attitude de la part des grimpeurs, tous ici partagent cette humilité et cette simplicité qui sont les signes d’une passion commune : on vient ici pour grimper et jouer, pas pour se la jouer. Camp 4 est certes ouvert à tous, mais étrangement ce sont surtout des grimpeurs qui le fréquentent. Sans doute l’histoire de l’endroit (classé depuis 2003 dans dans le National Register of Historic Places pour « son rôle significatif dans l’histoire de l’escalade moderne en Amérique ») ou tout simplement le fait que quiconque y entre et n’y est pas grimpeur ne s’y sente pas forcément « chez lui », au milieu d’une faune grimpante. Tous sont pourtant les bienvenus, mais pour le réaliser, il faut y rester. Nous y croiserons même quelques amis cyclotouristes, absolument pas attirés par la grimpe, mais qui partagent l’endroit avec les grimpeurs et s’y fondent naturellement.

Journées magiques

Bien sûr, nous ne pouvions pas venir au Yosemite sans y grimper. Surtout pas moi. Et je dois ici rendre hommage à ma blonde qui, connaissant mon besoin si grand de grimper ici, s’est « sacrifiée » pour me laisser grimper durant quelques jours de longues voies avec des partenaires que je trouverais sur place. Ainsi j’ai fait connaissance avec Thomas, un jeune Autrichien avec qui le courant est passé instantanément. Ensemble, nous irons grimper des voies mémorables, comme Serenity Crack, Sons of Yesterday ou le pilier Nord-Est d’El Capitan, entre autres. Nous n’aurons malheureusement pas l’occasion de grimper de longues voies et de passer plusieurs jours en paroi, faute d’équipement spécifique que nous avons laissé à la maison. Mais je fais ici une promesse solennelle : je retournerai au Yosemite pour y grimper des Big Walls. Il y a trop de projets ici qui me font de l’œil pour que je ne les réalise pas un jour. Quant à Emma, elle est déjà prête !

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Mais bien sûr au Yosemite, il n’y a pas que de l’escalade. Il y a aussi beaucoup de randonnées, ou même de magnifiques promenades dans la vallée, qui ont le mérite de procurer des points de vue à couper le souffle peu importe où l’on se trouve, que ce soit sur Half Dome, El Capitan, Leaning Tower, Sentinel, Cathedral Towers ou sur les nombreuses chutes d’eau qui rendent cet endroit si célèbre. Malheureusement, la plupart de ces dernières étant taries en automne, dont les fameuses Yosemite Falls (les plus hautes des États-Unis), nous ne pouvons les contempler, mais en contrepartie sommes charmés par les couleurs de l’automne qui embrasent l’endroit, en particulier le soir. Nous avons même la chance d’avoir de la neige durant deux jours, rendant la vallée féérique. Dire que les nuits en camping sont fraîches ces jours-ci est un euphémisme… Heureusement les journées sont lumineuses et confortables. De parfaites journées d’automne.

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Une randonnée en particulier restera dans nos mémoires : la Four-Mile trail, partant du fond de la vallée pour monter tout en haut des parois et profiter de points de vues exceptionnels sur toute la vallée. Emma aura fait ça au pas de course, comme toujours en papotant. Il faut croire que ses journées passées en selles lui ont forgé des jambes en béton !

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Jour de récolte

Emma gardera d’ailleurs de Yosemite un souvenir inoubliable, car c’est ici qu’elle y fêtera Halloween. Super-Maman avait prévu le coup et avait acheté une belle robe de princesse à Bishop, et depuis Emma n’avait qu’une envie : la porter ! Ce qu’elle fait fièrement, le 31 octobre. Il faut la voir se promener en princesse au Camp 4, au milieu de grimpeurs ébahis et ayant peine à réaliser qu’ils viennent de croiser une vraie petite princesse dans un endroit si improbable pour une telle rencontre.

Mais le meilleur reste à venir : alors que Cécile et Emma se rendent à la bibliothèque en milieu de journée, la bibliothécaire appelle l’école du village dont la directrice invite Emma à la parade des enfants durant l’après-midi. Et la voici, arpentant les rues du village avec une quarantaine d’enfants, à récolter des friandises !

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Et, comme si son panier n’était pas assez rempli, elle y retourne le soir, cette fois avec Maman, pour une seconde récolte. Mais les choses sont différentes, car ici, point d’éclairage municipal : les ruelles sont sombres et les maisons parfois décorées de manière épeurante : c’est qu’il faut les mériter ces friandises ! Mais Emma prend son courage à deux main, Maman pas trop loin, et frappe aux portes : « Trick or Treat ? ». De retour au camping, c’est distribution de bonbons pour tous les voisins, ravis. Quelle journée !

Nous pourrions rester ici des semaines, tant nous nous sentons bien, presque chez nous. Ceci dit, un petit peu de chaleur nous ferait le plus grand bien. San Francisco et la côte Californienne nous attendent ! À bientôt Yosemite, ce n’est qu’un au revoir.

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8 avis sur « La vallée enchantée »

  1. Ah la la les amis, que vous dire sinon bravo.
    Une fois encore je suis plein d’admiration devant vos prouesses de cyclistes et de grimpeurs, mais plus encore devant tout ce que vous offrez à votre petite Emma.
    Vous imaginer tous les trois dans ces lieux magnifiques, j’en ai le sourire aux lèvres.
    Et puis quelle évasion de vous lire, un grand merci à vous.
    Portez-vous bien, Clo et moi on vous embrasse.
    Till

    PS: j’ai aussi beaucoup aimé votre billet pour MEC, et la lettre d’Emma au Père Noël… un régal !

  2. Nous vous souhaitons un très joyeux Noël.
    Profitez bien de ces moments exceptionnels partagés tous les trois.
    Nous pensons bien à vous et vous embrassons.
    Le père Noël nous a fait savoir qu’il savait parfaitement où se trouvait Emma!

    Pascale, Marc, Antoine, Gökçe (nouvelle Mme Carey) et Guillaume

    • Joyeux Noël à vous! Effectivement, le Père Noël a fini par trouver Emma, qui était toute contente ! À présent direction le Mexique: une nouvelle aventure commence dans quelques jours!

  3. Je viens de découvrir ce blogue à force de cliquer sur les emails de la MEC, et je vous trouve inspirants!
    J’ai une petite fille de 9 mois, et je sais qu’un jour je partirai avec elle faire un voyage autour du monde pour découvrir la nature d’ailleurs, grimper et faire des randonnées. Y aller en vélo est une idée qui me plaît, mais je ne sais pas si ce serait faisable tant qu’elle n’est pas plus forte qu’une enfant (je suis maman solo).
    Félicitations d’avoir franchi le cap et d’être parti en famille, en vélo, grimper autour du monde… Et merci de documenter le tout pour le reste de l’humanité encore assis à vous regarder, en attendant que l’on franchisse le cap nous aussi, si un jour on le fait!

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